Histoire de mon arbre

Cette allégorie à été écrite dans les années 1990 en s'inspirant du récit d'un ami...
Elle est riche parce qu’elle décrit avec beaucoup de justesse plusieurs étapes classiques du parcours addictif, non pas du point de vue de la consommation elle-même, mais du point de vue de la relation que la personne entretient avec son addiction. 

 L’HISTOIRE DE MON ARBRE

Je ne me souviens plus très bien quand on me l’a offert… J’étais sans doute très jeune car c’est une tradition dans mon pays : à la naissance ou dans les semaines qui suivent et en fonction de la saison, les parents réunissent toute la famille pour planter une graine qui deviendra l’arbre protecteur, l’arbre sensé donner tout ce qui pourrait manquer, quand à son tour, le garçon devenu un homme fondera une famille !
Les années ont passé mais aujourd’hui je suis séparé de mon arbre…

Comme le chantait Georges Brassens, « Auprès de mon arbre je vivais heureux », mais celui qui fut un compagnon agréable est devenu, au cours des années, envahissant, inapprivoisable, indomptable et sauvage.
Au cours de mes déplacements et mes déménagements, il m’a toujours suivi. Il était de plus en plus grand, de plus en plus beau… mais aussi de plus en plus difficile à transporter et, finalement, de plus en plus vulnérable.
Comme beaucoup, un jour je me suis marié et, sur notre terrain, j’ai planté cet « arbrisseau », symbole de la tradition. Mes soucis de manutention étaient terminés, l’arbre en pleine terre ne poserait plus de problème. J’imaginais la famille au grand complet protégée par son feuillage, en train de discuter pendant que les enfants plongeaient de la balançoire dans la piscine.
Bizarrement, quoique déjà haut de plus de deux mètres, nous ne pouvions pas dire ce qu’était cet arbre.
Qu’importe, chaque week-end, je cajolais mon chêne… mon peuplier... Chaque fois qu’un ami venait nous rendre visite nous allions auprès de mon arbre… tous avaient un avis :
- « C’est un cerisier… oui, c’est un cœur de pigeon… çà, c’est fameux »
- « C’est un saule ! Sais-tu que l’on en extrait l'acide salicylique qui sert à faire l’aspirine ? »
- « Non, c’est un tilleul… c’est super, ça va te faire de l’ombre et ça calme quand on est dessous. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, certaines branches bien droites montaient et exhibaient des grappes de fruits et des feuilles en forme d’as de pique, ressemblant à celles d’un mûrier ; d’autres, noueuses, allaient vers le sol, à la manière d’un sophora pleureur, et portaient les petites feuilles découpées d’un chêne des marais. Très vite, mon arbre prit de l’ampleur et je décidai de ne plus l’arroser et je le privai d’engrais. Rien n’y faisait, il poussait comme jamais un arbre n’avait poussé.
En septembre, il arbora les fleurs jaune paille, puis les baies noires de sureau : l’arbre des dieux.
En décembre, il fut couvert des fruits rouges du houx : l’arbre de vie…
L’été suivant, non seulement nous pouvions nous mettre à l’ombre sous ses multiples feuillages, mais il nous donnait tous les fruits que nous espérions. Son écorce pouvait servir à faire du tanin, des bouchons ou du quinquina, ses feuilles de laurier avaient leur utilité pour parfumer les plats, ou celles de l’eucalyptus pouvaient être fumées ; ses fruits toniques ou apaisants pouvaient guérir, rafraîchir ou réchauffer.
En septembre suivant, je pensais que mon arbre, pendant l’hiver, entrerait en dormance. Sa pousse fut moins rapide, mais à plusieurs reprises, je dus tout de même l’élaguer.
Au printemps, je vis apparaître de nouvelles branches et de nouvelles variétés de feuilles et de bourgeons. Je me réjouissais de sa vivacité, mais commençais tout de même à me poser des questions, d’autant que le bois coupé de ses innombrables branches s’accumulait et qu’il m’était impossible de le faire brûler : ce bois était ininflammable.

Je me sentais débordé par l’ampleur que prenait mon arbre. J’appréciais encore ses qualités, mais ne pouvant pas gérer sa croissance, je m’adressai aux amis qui m’avaient si bien conseillé au début. Leurs recommandations ne furent pas à la hauteur de ce que j’espérais : sans même me répondre, les uns après les autres tournèrent les talons.
Quand je racontais, maladroitement, mon histoire à des jardiniers, ou bien ils souriaient gentiment et me suggéraient « Coupez des branches … et n’arrosez plus », ou bien ils me disaient « c’est pas si grave …changez de scie, achetez une remorque et emportez vos branches à la déchetterie »
Les années passaient et chaque fin de semaine était désormais consacrée à gérer le volume de mon arbre.
Ma femme venait m’aider sans comprendre, tout comme moi, ce qui arrivait. Les branches qui, au début, retombaient et nous offraient une agréable tonnelle, formaient des gourmands qui s’enracinaient.
Petit à petit, comme les banians, mon arbre se constituait des ancrages et des troncs multiples. Ses fruits poussaient à l’intérieur du cercle que formaient ses souches, comme pour se cacher des éventuels prédateurs.
Sous ses branches, en été, dans l’ombre trop fraîche, plus personne ne venait. Les enfants jouaient dans la piscine au soleil. Les nids des oiseaux étaient vides. L’arbre ressemblait à un monument de granit. Autour de lui, comme si la terre était épuisée, plus rien ne poussait. Les tas de bois inutile encombraient le terrain.
Occupé à débiter la multitude de sarments, de pousses qui nous encerclaient et nous séparaient de plus en plus de notre famille, une lueur vint nous éclairer et nous réchauffer dans l’obscurité : c’était un nain de jardin avec sa lanterne. « Je sais que vous avez aimé cet arbre, mais plus vous allez le tailler, plus il va faire de nouveaux rameaux, plus vous allez couper, élaguer, et plus il formera de nouveaux troncs. Bientôt vous ne pourrez plus sortir, vous serez prisonnier de ses branches. Aujourd’hui, votre préoccupation ne doit plus être cet arbre, mais vous ! Vous allez avoir du mal à circuler en dehors de cet arbre… ne vous adressez plus à des jardiniers, car le problème ne vient pas de l’arbre ! »
« Je vais vous accompagner auprès de médecins, d’infirmiers, de spécialistes qui vont vous apprendre à vivre autrement, ni avec votre arbre, ni sans votre arbre, mais hors de son ombrage ! »
C’est donc ainsi que, grâce à un petit homme et sa lanterne, nous avons appris à vivre en dehors de notre arbre.
Lui, il pousse toujours et il en existe beaucoup d’autres qui, hélas, piègent toujours ceux qui pensent pouvoir les dompter.
Quant à nous, nous avons rejoint la cohorte des trolls avec leurs lanternes… 


 Lecture allégorique de "L'histoire de mon arbre" et les principaux parallèles.

1. Le cadeau initial : une vulnérabilité ou une rencontre précoce 
« À la naissance... la famille plante une graine. » 
L'arbre est présenté comme quelque chose qui fait partie de la vie depuis longtemps, presque naturellement. Dans le parcours addictif, cela peut évoquer : 
une vulnérabilité personnelle ; 
une histoire familiale ; 
un besoin de réconfort ou de protection ; 
une rencontre précoce avec un produit, un comportement ou un mécanisme de compensation. 
L'addiction n'apparaît pas comme un ennemi extérieur mais comme quelque chose qui, au départ, remplit une fonction.

2. Le compagnon bienveillant : « Auprès de mon arbre je vivais heureux. » 
C'est la phase où l'addiction apporte des bénéfices perçus : 
apaisement ; plaisir ; sentiment de contrôle ; aide à gérer les émotions ; intégration sociale. 
La personne entretient une relation positive avec ce qui deviendra plus tard problématique. 

3. La croissance progressive et presque invisible : « Il était de plus en plus grand, de plus en plus beau... » 
L'une des caractéristiques de l'addiction est son installation progressive. 
Au début : rien ne paraît inquiétant ; les avantages semblent supérieurs aux inconvénients ; l'emprise augmente sans être perçue. 
L'arbre grandit sous les yeux du narrateur sans qu'il réalise qu'il devient envahissant.

4. Le déni et les rationalisations : « J'imaginais la famille protégée par son feuillage... »
Le narrateur voit surtout les bénéfices. Comme dans l'addiction : on minimise les conséquences ; on valorise les effets positifs ; on croit pouvoir garder le contrôle. 
L'arbre est perçu comme une ressource, jamais comme une menace.

5. L'ambiguïté du problème : « Personne ne pouvait dire ce qu'était cet arbre. »

Cette partie est particulièrement intéressante. Chaque visiteur donne une explication différente : cerisier ; saule ; tilleul.
Cela peut évoquer : les diagnostics erronés ; les interprétations contradictoires ; les conseils simplistes ; la difficulté à nommer ce qui se passe réellement. 
Avant de reconnaître une addiction, l'entourage attribue souvent les difficultés à autre chose : stress ; caractère ; fatigue ; problèmes familiaux ; manque de volonté.

6. Une solution à tout : « Il nous donnait tous les fruits que nous espérions. »
L'arbre devient une réponse universelle. C'est un mécanisme classique de l'addiction : Le produit ou le comportement sert à : se détendre ; se stimuler ; se récompenser ; supporter la souffrance ; gérer l'ennui ; gérer les relations. 
L'addiction devient progressivement la solution unique à des problèmes multiples.

7. Les tentatives de contrôle : « Je décidai de ne plus l'arroser. » Puis : « Je dus l'élaguer. » 
Cela rappelle les tentatives répétées de maîtrise : réduire ; espacer ; consommer autrement ; fixer des règles ; s'imposer des limites. 
L'idée centrale est : « Je vais réussir à gérer seul. » ... Mais l'arbre continue de pousser.

8. L'apparition des conséquences : « Le bois coupé s'accumulait. » 

Les conséquences deviennent visibles : fatigue ; conflits ; pertes financières ; isolement ; culpabilité ; temps consacré à l'addiction. 
Les branches coupées représentent ce que l'addiction produit continuellement comme dégâts collatéraux.

9. L'incompréhension de l'entourage : « Les uns après les autres tournèrent les talons. » 

L'expérience de nombreuses personnes dépendantes est celle d'un sentiment d'incompréhension. 
L'entourage répond souvent : « Fais un effort. » ; « Arrête simplement. » ; « Tu exagères. »
Comme les jardiniers : « Coupez des branches. » 
Des solutions qui paraissent logiques de l'extérieur mais qui ne répondent pas au problème réel.

10. La perte de liberté : « Chaque fin de semaine était consacrée à gérer le volume de mon arbre. »
L'addiction finit par organiser la vie. Peu à peu : les loisirs disparaissent ; les relations se réduisent ; 
l'énergie est absorbée ; le quotidien tourne autour du problème. 
Le temps consacré à l'arbre devient le centre de l'existence.

11. L'isolement progressif : « Les enfants préféraient le soleil. » ; « Les oiseaux avaient déserté leurs nids. » ; « Plus personne ne venait. » 
C'est une image très forte de l'isolement relationnel. L'addiction finit souvent par : éloigner les proches ; réduire les contacts ; appauvrir la vie sociale ; créer une solitude croissante. 

12. Le paradoxe addictif : « Plus vous le taillez, plus il pousse. » 
C'est probablement le cœur de l'allégorie. Certaines stratégies de lutte deviennent elles-mêmes une partie du problème. On retrouve : les cycles d'abstinence et de rechute ; la culpabilité ; les promesses répétées ; les combats épuisants contre soi-même. 
Plus on lutte avec les mauvais outils, plus le problème se renforce.

13. Le renversement décisif : « Le problème n'est plus l'arbre. C'est vous... » 
Cette phrase est fondamentale. Elle ne signifie pas que la personne est le problème. Elle signifie que la solution ne consiste plus à agir uniquement sur l'objet de l'addiction, mais à s'occuper de soi : de sa santé ; de ses émotions ; de ses relations ; de son mode de vie ; de son rétablissement. 
C'est le passage de la lutte contre le produit à la prise en charge de soi !

14. Les soignants et le rétablissement : « Je vais vous accompagner auprès de médecins, d'infirmiers, de spécialistes. » 
Le nain à la lanterne représente très clairement : les professionnels de l'addictologie ; les pairs aidants ; les associations ; les groupes de parole ; les proches formés à l'accompagnement.
Il n'apporte pas une hache plus grosse. Il apporte la lumière. Autrement dit : la compréhension.

15. Vivre hors de l'ombre : « Ni avec votre arbre, ni sans votre arbre, mais hors de son ombrage. » 
C'est sans doute la plus belle métaphore du texte. Le rétablissement n'est pas présenté comme la destruction de l'arbre. L'arbre existe toujours. Comme l'addiction : la vulnérabilité demeure ; certains souvenirs demeurent ; certains risques demeurent. La liberté ne consiste pas à faire disparaître l'arbre mais à ce qu'il ne gouverne plus la vie.

16. Les trolls à la lanterne : la transmission « Nous avons rejoint la cohorte des trolls avec leurs lanternes. » 
Cette image évoque très bien ce qui se produit dans de nombreux parcours de rétablissement : aider les nouveaux arrivants ; témoigner ; accompagner ; transmettre l'espoir. 
L'ancien prisonnier de l'arbre devient à son tour porteur de lumière. C'est souvent l'une des dernières étapes du rétablissement : transformer son expérience en ressource pour les autres.

Au fond, cette allégorie ne décrit pas seulement l'addiction ; elle décrit surtout le cheminement vers le rétablissement. L'arbre n'est jamais vaincu, ni arraché, ni brûlé. Il continue d'exister. Ce qui change, c'est la place qu'il occupe dans la vie du narrateur. C'est précisément ce qui rapproche le plus votre texte des approches modernes de l'addictologie et des mouvements de rétablissement. 

 
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